IL EST UN LIEU de cette planète qui est aussi mal connu que le Sud : c’est le Nord. Les propos que l’on rapporte au sujet du Midi sont aberrants ; ce que l’on dit du septentrion l’est tout autant. C’est logique : on ne peut discréditer l’un sans déshonorer l’autre.
Je tiens à rendre justice à ces deux pôles de notre géographie et de nos métaphysiques. Un jour, je raconterai les hauts faits du Grand Sud que j’aime tant. Si je décide de commencer par une légende du Nord, c’est pour cette seule raison que j’ai froid depuis trois nuits : mon esprit s’est enfoncé au nord de lui-même. Ma plume s’en accommodera.
Il est un lieu de cette planète qui m’est aussi précieux que le Sud : c’est le Nord. Plutôt que de disserter sur les splendeurs boréales, je me propose de les évoquer par un récit dont je suis l’unique dépositaire, sans savoir pourquoi ce privilège m’est échu.
Je sais encore moins pourquoi cette histoire me vient à la première personne du singulier. Ne me demandez pas qui se cache derrière ce « je » innombrable : je n’en ai aucune idée. On savait déjà que je était un autre. Je découvre que je est une multitude d’autres qui se servent de ma plume pour raconter. Je cède la parole au je du septentrion.
C’était en Finlande, quelque part entre Faaaa et Aaaaa.
J’étais parti trois jours auparavant, à la recherche de la dame de mes pensées, car dans le Nord, si l’on part en voyage, c’est que l’on cherche la dame de ses pensées. (C’est l’un des points communs les plus étranges entre le Nord et le Sud.)
Cédant à une impulsion sottement romantique, je n’étais pas parti au volant de ma traction avant Finlandia ZX, mais d’un traîneau tiré par des chiens exotiques.
Le premier jour m’avait semblé d’une beauté insoutenable. C’était au cœur de l’hiver. Mon attelage était parti dans la neige vers sept heures du matin ; il faisait nuit noire. Le jour s’était levé à onze heures du matin.
Le temps de prendre conscience de la lumière, le soleil s’était déjà recouché : il était deux heures de l’après-midi. Ce jour éphémère m’avait laissé une impression déchirante de poésie. Et mes chiens galopaient au travers des forêts enneigées, et j’étais émerveillé par ces splendeurs désertes.
Vers sept heures du soir, je décidai de bivouaquer. Je préparai un feu : la nuit promettait d’être sublime. Je m’aperçus alors que je crevais de faim.
Bien évidemment, je n’avais rien emporté à manger : j’étais beaucoup trop amoureux pour cela. Et puis, d’ordinaire, j’aime la faim, ce riche creux de l’être tout entier qui laisse entrevoir des possibilités de jouissance inconnues des ventres pleins.
Ce soir-là, je découvris la souffrance du corps affamé, aggravée par le froid et la solitude. Cette sensation de misère physique était détestable. Comme je n’avais rien emporté non plus pour nourrir les chiens, je les voyais me regarder avec appétit, l’air de penser que cet humain pourrait constituer un repas très correct. Du coup, je me rappelai la devise de la jungle : « Manger ou être mangé ».
Certes, nous n’étions pas dans la jungle, mais il arrive que les adages du Sud conviennent aussi au Nord. Je songeai que les Chinois mangeaient les chiens : en regardant le plus gros de la meute, je calculai un gigot pour moi et le reste pour les autres bêtes. Cela réglerait deux problèmes : je n’aurais plus faim et les chiens survivants cesseraient d’avoir pour moi ces tendres regards qu’inspire la viande.
Ainsi fut fait. La meute ne s’embarrassa d’aucune sensiblerie pour dévorer cet ancien collègue. Pour ma part, je mangeai le gigot rôti avec un certain dégoût : cela avait vraiment un goût de chien. Un tel propos est absurde quand on n’a jamais mangé de chair canine et pourtant je retrouvai dans cette viande la saveur que n’auraient pas manqué d’avoir les teckels et autres labradors de ma vie, si j’avais eu l’idée saugrenue d’en manger une patte. Au moins ce barbecue calma-t-il ma faim.
Le lendemain, même scénario. Mon attelage m’emmena plein nord. Ne pas savoir où j’allais ne m’empêchait pas d’y aller.
Le soir venu, les chiens eurent pour moi des yeux identiques à ceux de la veille et mon estomac eut pour mon cerveau des propos semblables. Je sélectionnai la bête la plus grasse et la partageai avec mes convives canins.
Le surlendemain, ce fut encore le cas. Mais ce fut cette fois avec un seul survivant que je dînai autour du feu. Je tentai de le raisonner :
— Avant-hier, vous étiez trois à vous partager un chien et vous avez eu trois repas suffisants. Hier, vous étiez deux à vous partager un chien et vous avez eu deux repas copieux. Ce soir, tu es seul à manger ce que je te laisse du chien : pense à demain. Avant-hier, tu étais content avec trois fois moins. Tu pourrais cette fois te satisfaire d’un gigot, comme moi. Demain soir, il nous resterait à chacun un gigot supplémentaire.
Je perdais mon temps. Il dévora la totalité de son congénère en me regardant d’un air narquois. Il savait qu’il était en position de force. S’il avait pu parler, il m’eût répondu :
— Cesse ton baratin. Demain soir, tu ne pourras pas me manger : tu as trop besoin de moi. Que ferais-tu sans au moins un chien pour tirer le traîneau ? Tandis que moi, je n’ai aucun besoin de toi. Ce n’est pas par générosité que je te laisse ta part ce soir : comme je te boufferai demain, ce gigot finira dans mon ventre de toute façon. Tu peux t’estimer heureux si je te laisse la vie sauve jusque demain.
Je savais qu’il avait raison. Je savais aussi que s’il m’accordait encore vingt-quatre heures, ce n’était pas par bonté mais par manque d’appétit.
Après son festin, l’animal tomba endormi. Je songeai qu’il me fallait profiter de ce sommeil lourd de réplétion pour m’enfuir. Je pris celles de mes affaires qui me parurent le plus indispensables, abandonnai les autres avec un pincement de cœur et disparus dans la nuit.
Un nombre indéfinissable d’heures plus tard, je regrettai amèrement ma folie. Comment l’expliquer sinon par cette transe du Nord qui s’empare des rêveurs ? En temps ordinaire, je n’étais pas un abruti complet. Si je m’étais conduit comme tel cette fois, c’était pour avoir été la victime de ces mythologies boréales qui frappent les âmes sensibles dès qu’il neige.
Il fallait reconnaître que les lieux où je marchais étaient d’une beauté sidérante. Je n’étais cependant pas certain d’être prêt à mourir pour un paysage, fût-il superbe.
Quand le soleil se leva, vers onze heures du matin, j’étais déjà mort de fatigue. J’en avais pour trois heures de lumière devant moi : je priai les divinités nordiques d’apercevoir une trace de vie humaine avant le crépuscule.
Hélas, le soleil se coucha sans que je voie le passage de l’homme dans ces contrées. Je continuai à marcher dans le noir. Il me semblait entendre, au loin, le galop d’un chien, mais ce devaient être les battements de mon cœur. La peur me tenait lieu d’énergie.
Soudain, à l’horizon, je distinguai une lueur. Je me demandai si ce n’était pas le fruit de mon imagination. En m’approchant, je sus que je ne rêvais pas. Quiconque a longtemps marché dans la nuit pour voir enfin une lumière sait quelle émotion on ressent alors. Je hurlai de joie.
Erreur : à mon cri solitaire répondit le lointain aboiement d’un chien. Je reconnus son timbre et je sus que mon convive de la veille me poursuivait.
Je courus vers la lueur qui se révéla peu à peu être celle d’une fenêtre éclairée. En temps normal, j’aurais été bouleversé par le spectacle de cette demeure perdue. Le bruit du galop du chien dans la neige ne m’en laissa pas le loisir.
Je courus au point de sentir mon cœur lâcher. Une porte : si elle était fermée à clef, c’en était fini de moi. J’entendais désormais le souffle de la bête, à une dizaine de mètres de moi.
La porte était ouverte : je la refermai sur mon passage et j’entendis le corps du chien qui s’écrasait sur elle. Je tirai le verrou.
Cette pièce était comme un vestibule rudimentaire. Il n’y avait personne. On ne devait pas m’avoir entendu. Les gens devaient se tenir dans une autre pièce.
C’était une vaste demeure qui datait du début du XXe siècle. Le charme m’en parut si puissant que je ne pus m’empêcher d’y rêver la présence de la dame de mes pensées. Il eût été fabuleux de la rencontrer là, dans cette maison solitaire. Je me pris à croire au destin.
Je poussai une porte et arrivai dans une autre pièce, vide également. Cette pièce donnait sur une pièce d’un vide comparable, qui elle-même débouchait sur le vide d’une pièce, et ainsi de suite. Il eût été impossible de nommer ces pièces en fonction d’une terminologie classique, de penser, par exemple, que ceci était le salon, la salle à manger, le bureau ou la chambre à coucher. Le seul terme vague qui eût pu convenir à chacune de ces pièces était le mot débarras. Car le vide de ces pièces n’était pas absolu. Il y avait toujours, dans un coin, un amoncellement de choses indéfinissables. Il était difficile de déterminer si ce fatras était là dans le but d’être jeté à la poubelle ou d’être conservé à des fins on ne peut plus mystérieuses. Peut-être les habitants de cette maison ne le savaient-ils pas non plus.
Oui, mais y avait-il des gens dans cette demeure ? Il fallait bien qu’il y ait quelqu’un, puisque j’avais vu une lumière allumée. Il fallait même qu’ils soient plusieurs : vivre seul, en cette maison du bout du monde, eût été intenable. Décidément, il me tardait de rencontrer ces individus. On ne choisit pas d’habiter un tel lieu sans avoir une histoire.
La énième porte donnait sur un escalier qui descendait au sous-sol. Je m’y engouffrai, non sans appréhension. J’arrivai dans un genre de cave aussi gigantesque qu’un magasin de meubles. Une lampe électrique éclairait des caisses en carton de tailles diverses. Il me sembla entendre, au loin, une voix humaine. En écoutant plus attentivement, je discernai plusieurs voix qui parlaient une langue étrangère avec vivacité. Je marchai dans la direction du bruit. Je me risquai à demander bien fort :
— Il y a quelqu’un ?
Personne ne répondit. Réflexion faite, ma question était stupide. Quand on entend une voix, c’est qu’il y a quelqu’un.
En m’approchant, je pus reconnaître que ces gens parlaient finnois. Je songeai qu’en Finlande il n’y avait là rien d’étonnant. Ce qui était embêtant, c’était que je ne comprenais pas cette langue. J’espérai qu’ils connussent l’anglais. D’autre part, je remarquai qu’il y avait une voix de femme. Je souris.
Cependant, il y avait dans ces voix inconnues un timbre bizarre. J’aurais été incapable de dire en quoi consistait cette étrangeté. C’était comme si c’était trop naturel pour être naturel. Je me raisonnai en pensant que c’était peut-être une façon de parler typique de la Finlande.
En tout cas, ces gens devaient être très absorbés par leur conversation, car ils n’avaient entendu ni mes appels ni le bruit de mes pas. De fait, le ton passionné de leurs voix me laissait supposer qu’ils étaient en train de vivre des moments essentiels de leur existence. Je me sentis soudain très indiscret. Si je n’avais pas été perdu au fin fond du Grand Nord, je me serais éclipsé pour ne pas les déranger. Mais là, je ne pouvais me le permettre.
Au détour d’un container de carton, je tombai sur la scène à laquelle je m’attendais le moins : quatre jeunes hommes d’une trentaine d’années étaient affalés sur de vieux canapés en Skaï et regardaient la télévision. Les voix que j’avais entendues venaient du téléviseur.
Ils n’eurent pas un regard pour moi. J’en conclus qu’ils n’avaient pas encore remarqué ma présence et je m’adressai à eux en un anglais hésitant :
— Bonjour ! Excusez-moi, je me suis perdu et…
Les quatre gaillards, sans même se tourner vers moi, poussèrent des « chchchcht » indignés et, joignant le geste à l’onomatopée, me firent ce signe de la main dont le sens universel est : « Ferme-la ! » Si j’avais été le président des États-Unis, ils m’auraient traité d’une façon identique, puisqu’ils n’avaient pas eu l’idée de regarder mon visage. Cet accueil me laissa abasourdi. Je restai quelques instants debout comme un idiot, on ne peut plus embarrassé de ma présence. Qu’allais-je faire de mon corps pour me sentir moins stupide ? J’avisai une place libre dans l’un des canapés et j’allai m’y asseoir, perclus de timidité. Cela ne dérangea pas mes « hôtes » qui ne m’accordèrent pas davantage d’attention.
Je me mis à les regarder avec une perplexité sans borne. Dans ce coin du bout du monde où ils vivaient, ils ne devaient pas recevoir souvent de visiteurs. Manifestement, la rareté de la chose ne lui donnait pas davantage de valeur à leurs yeux, car mon intrusion les intéressait aussi peu que possible.
Je n’en dirais pas autant de la télévision. Si le programme avait été les premiers pas de l’homme sur la Lune ou un match de football où jouait l’équipe finlandaise, j’aurais compris que ces quatre lascars soient à ce point captivés. Or, il s’agissait de l’un des feuilletons américains aussi banals qu’interchangeables, dont le titre était quelque chose comme « Alerte à Melrose Place » ou autre « Miami by night ».
Si au moins ils avaient contemplé cette niaiserie d’outre-Atlantique avec la naïveté passionnée d’une concierge, j’aurais peut-être pu comprendre. Mais les quatre inconnus avaient l’expression blasée de l’avachissement. Et pour cause : ce feuilleton semblait d’une nullité inexprimable. Alors, pourquoi le regardaient-ils au point de ne pas s’apercevoir de mon existence ?
« C’est très étrange », pensai-je.
Je me mis à observer autour de moi. Entre les canapés et la télévision, il y avait une caisse en carton qui tenait lieu de table basse et sur laquelle traînaient des assiettes sales et des verres à demi remplis de liquides inidentifiables. Contre un mur, il y avait un grand réfrigérateur, un long congélateur en forme de cercueil et, posés sur une caisse, un four à micro-ondes et un percolateur.
Sur les accoudoirs des canapés, il y avait des cendriers que l’on n’avait pas vidés depuis longtemps. Les quatre hommes portaient des survêtements, plus par confort que par tempérament sportif, semblait-il. Ils n’étaient pas particulièrement typés.
Qu’allais-je faire ? Il me parut que je n’avais pas l’embarras du choix : je me mis à regarder la télévision avec eux.
Très vite, je m’aperçus que je ne comprenais rien. « Évidemment : ils parlent finnois », pensai-je. Une partie de moi n’osait pas s’avouer que je n’aurais sans doute pas mieux compris s’ils avaient parlé français. Je n’ai jamais réussi à suivre ces histoires où les personnages s’emportent continuellement, que ce soit pour leurs héritages ou leurs liaisons extraconjugales.
Je ne parvenais à m’attacher qu’aux problèmes de doublage qui sont toute la saveur de ce genre de programme. Visiblement, passer de l’anglais à cette langue pleine de A qu’est le finnois, en s’adaptant cependant aux mouvements labiaux de ces héros tragiques, revenait à faire réciter le « Mahabharata » par un barde breton – et je me surpris à éclater de rire, ce qui me valut une nouvelle salve de « chchchcht ! » indignés avec gestes de la main.
J’en conclus que j’avais ri à un moment particulièrement bouleversant de cette saga. Que se passait-il donc ? Une jeune femme au bord des larmes tenait à un homme hébété des propos convulsifs. Cette fille eût été presque jolie si elle n’avait pas été coiffée comme ça. Pourquoi les Américaines avaient-elles toujours ce brushing ridicule ? C’était d’autant plus regrettable qu’ensuite des nuées de villageoises européennes iraient demander à leur coiffeuse de donner à leur chevelure le même mouvement. Et ce qui était vilain sur Cindy l’était davantage encore sur Jeannine, Marijke, Gigliola et Gudrun.
Une nouvelle envie de rire s’empara de moi. Je l’étouffai, de peur d’encourir derechef la colère de mes hôtes. Qui donc pouvaient être ces derniers ? À quelle espèce de demeurés fallait-il appartenir pour venir s’enterrer ici dans le seul but, semblait-il, de regarder des feuilletons télévisés ? Certes, si l’on avait horreur d’être dérangé pendant son programme préféré, on ne pouvait rêver meilleur domicile. Mais pouvait-on vraiment en arriver à ne vivre que pour ça ? Voilà qui dépassait mon entendement.
Cependant, le plus grand crétin de l’affaire, c’était encore moi. Dire que j’avais parcouru des milliers de kilomètres, mû par l’idéal le plus éthéré, le plus romantique, nourri des mythologies septentrionales les plus belles, les plus déchirantes, pour me retrouver affalé sur un canapé avec quatre imbéciles en train de regarder un feuilleton américain à la télévision !
Je me demandai s’il restait une trace du Nord que j’aimais tant. Où était-il, ce monde de mystères glacés, de sublime solitude, où l’âpre nature a rendu l’homme farouche et la femme hautaine ?
« Ça m’apprendra à poursuivre des lieux communs éculés », me dis-je. J’aurais pu me douter qu’avec les progrès techniques, je n’allais pas tomber ici sur de fiers Vikings.
D’autre part, la façon pour le moins bizarre dont on m’avait reçu devait prouver, de manière paradoxale, que l’esprit du Nord n’était pas mort. Ces gens se montraient à la fois singulièrement inhospitaliers et étrangement hospitaliers : inhospitaliers, parce qu’ils ne m’adressaient ni un mot ni un regard ; hospitaliers, pour les motifs identiques.
Sans même m’avoir regardé, sans avoir la moindre idée de qui j’étais, ils acceptaient ma présence chez eux, sur leur canapé, et n’en paraissaient pas le moins du monde gênés.
C’était comme si, dès l’instant où j’étais entré dans leur maison, j’étais ici chez moi, au point de mériter aussi peu d’égards qu’un être vivant parmi les siens.
Si l’on s’appliquait à faire abstraction des voix des acteurs et de la musique hyper expressive qui accompagnait certaines scènes (de peur que le spectateur n’ait pas compris le tragique de tel moment ou l’émotion de tel personnage), on entendait un silence souligné par l’apaisant ronronnement du réfrigérateur. Le lieu était bien chauffé, le canapé était confortable : tout cela respirait l’ennui d’une sécurité profonde.
Pour moi qui venais de passer trois jours et trois nuits à la lune, c’était un luxe de palace. Au fond, cela m’arrangeait bien que mes hôtes me remarquent si peu ; cela me permettait de me pénétrer des voluptés élémentaires de la chaleur et du sofa moelleux. Je fermai les yeux et me laissai envahir par une torpeur exquise. Avant de m’endormir, j’eus le temps de lire l’heure à l’horloge du téléviseur : 17 h 19.
Quand je m’éveillai, il était 19 h 31. Rien n’avait changé : mes quatre lascars étaient toujours vautrés autour de moi et regardaient, pour ma perplexité, le même feuilleton. Il devait s’agir d’un épisode ultérieur, car les cheveux de l’héroïne étaient plus longs. Je compris alors que les quatre gaillards ne regardaient pas la télévision mais la vidéo, où ils avaient enregistré un certain nombre d’épisodes de la série américaine. Il y avait lieu de penser que pendant mes deux heures de sommeil ils n’avaient pas interrompu leur contemplation des aventures de Sandra et de Michael ou autres Brandon.
Cela renforça mon étonnement. Car enfin, si c’était une vidéo, rien ne les empêchait d’arrêter la cassette, le temps, par exemple, de me dire bonjour, avant de continuer à la regarder. Sans parler de mon ébahissement face à leur capacité à s’abrutir devant ces sottises des heures d’affilée.
Pour mon malheur, j’avais besoin d’aller aux toilettes. Or, mes hôtes ne semblaient pas plus enclins à répondre à mes questions que deux heures auparavant. J’hésitai longuement à me lever pour partir seul à la recherche des commodités : il me semblait que ce serait impoli de ma part. Je finis par me dire que ces gens étaient eux-mêmes très loin d’être des modèles de courtoisie.
Cet argument eut raison de ma gêne. Je quittai le canapé sans que les quatre types aient l’air de s’en apercevoir et m’en allai. Après avoir ouvert un nombre considérable de portes qui débouchaient sur des débarras emplis de fatras, je tombai, par miracle, sur une salle de bains avec chiottes. Je m’exécutai. Soulagé, je contemplai la baignoire avec concupiscence.
Qu’est-ce qui m’empêchait de prendre un bain ? À supposer que les habitants de ces lieux le remarquent, ce n’était pas un crime.
Je ne résistai pas à la tentation : je fis couler les robinets, j’enlevai mes vêtements crasseux et j’entrai dans la baignoire où je versai du bain mousse. Pendant que le niveau d’eau montait, je m’étirai de bien-être, en savourant l’exotisme des inscriptions incompréhensibles sur les shampooings.
Je restai un long moment dans les délices du bain moussant. Quand je fus lavé de pied en cap, je m’enveloppai dans un peignoir en éponge moelleux à souhait.
Ainsi vêtu, je rejoignis mes hôtes devant la télévision. N’allaient-ils pas s’offusquer de me voir porter leur peignoir, sans que j’en aie demandé la permission ? Je l’espérai presque : cela leur donnerait enfin l’occasion de s’exprimer. Mais ils ne firent aucun commentaire.
Ils regardaient toujours leur feuilleton. Je les observai un à un : ils n’avaient pas l’air d’être des demeurés. Ils semblaient normaux. Leur comportement ne m’en intriguait que plus.
Certes, les traits de leurs visages s’affaissaient en une vague moue d’abrutissement : il y avait de quoi, après tant d’heures passées devant cette série télévisée. Fallait-il qu’ils se soient ennuyés, au cours de leur vie, pour trouver de l’attrait à ce genre de spectacle.
Je ne sais pas combien de temps s’écoula encore de cette manière.
Soudain, au moment où je ne l’attendais plus, la vidéo s’arrêta. Le garçon qui tenait les commandes fit rembobiner l’interminable cassette. Les autres s’étirèrent comme au sortir d’un long sommeil. Ils se dressèrent et secouèrent leurs jambes engourdies.
Une brusque panique s’empara de moi, comme si la télévision m’avait protégé jusqu’à ce moment. À présent, ils allaient certainement me parler, me poser des questions. Et moi, qu’allais-je leur dire ? Que j’étais venu si loin pour trouver la dame de mes pensées ? De quoi aurais-je l’air ?
J’avais bien tort de m’inquiéter : les quatre types se souciaient de ma présence comme d’une guigne. L’un d’entre eux sortit de leur surgélateur une grande pizza et la mit au four. Ils se mirent à parler entre eux dans leur langue, sans passion, le regard éteint.
Quand la pizza fut prête, ils la sortirent du four. Je constatai, non sans étonnement, qu’ils la découpèrent en cinq : s’étaient-ils donc aperçus de mon existence ?
Ils disposèrent les parts dans des assiettes et m’en tendirent une, sans pour autant m’adresser la parole. J’acceptai et remerciai. Ils distribuèrent aussi des canettes de bière. Je ne me fis pas prier. Je crevais autant de faim que de soif.
Nous mangeâmes en silence. Après trois jours passés à me nourrir de chien grillé et de neige fondue, cette médiocre pizza et cette bière ordinaire me parurent dignes de Lucullus. Je dégustai chaque bouchée religieusement. Je rongeai les noyaux des olives noires.
Quand j’eus fini mon assiette, je souris en pensant que, si j’avais espéré manger du renne fumé ou autres spécialités locales, c’était fichu.
Mais si cette nourriture était sottement internationale, j’étais conscient de vivre un phénomène typique du pays où j’étais. Ces Finlandais étaient les premiers que je rencontrais et pourtant, je sentais que leur comportement était profondément finlandais : dans quelle autre nation m’eût-on reçu de cette manière ? Aucune, à n’en pas douter. Et je me surpris à trouver sublime cette hospitalité singulière.
Ces gens ne m’avaient pas jeté un regard, ne m’avaient posé aucune question, ils n’avaient donc aucune idée de qui j’étais et, cependant, ils partageaient avec moi leur confort et leur pitance. J’aurais pu être un terroriste en fuite, un empoisonneur, un bandit de grand chemin, un témoin de Jéhovah : ils ne s’en souciaient pas. Ils me recevaient sans même que cela se discute.
Cette attitude devait s’expliquer entre autres par la géographie : quand on s’aventurait si loin dans les hivers du Nord, la solidarité devenait un devoir. À partir d’une certaine latitude, l’homme se débarrassait de son passé, de sa personnalité, de son identité, voire de son casier judiciaire, pour ne plus être qu’un homme, cette créature effarée, composée de cinquante pour cent de faim et de cinquante pour cent de froid.
Sans doute en raison de leur manque de curiosité à mon endroit, j’éprouvai envers mes hôtes une curiosité croissante. Qui étaient-ils ? À quoi occupaient-ils leur temps, à part regarder leur feuilleton en vidéo ?
Hélas, j’étais mal placé pour leur poser ces questions. C’étaient eux qui étaient en droit de me questionner, ce qui m’eût peut-être donné l’occasion de les interroger également.
L’un des maux de cette époque est que l’on ne peut plus demander aux gens ce qu’ils font. Cette question jadis innocente entraîne aujourd’hui un malaise trop profond. Le chômage y est pour beaucoup. Je trouve cela dommage. Si quelqu’un me disait très simplement qu’il ne faisait rien dans la vie, j’aurais pour lui de l’admiration. Il est magnifique de ne rien faire. Si peu de gens en sont capables.
D’autre part, allais-je vraiment, le lendemain ou le surlendemain, quitter ces gaillards sans rien savoir d’eux ? Entre la sottise et l’indiscrétion, j’optai pour la seconde.
Comme ils finissaient leur pizza, je demandai, en anglais :
— Vous vivez ici depuis longtemps ?
L’un d’eux opina. Je supposai que la réponse était valable pour les quatre. J’étais bien avancé : « longtemps », cela pouvait dire deux ans ou vingt ans.
— Vous êtes né ici ?
— Le même secoua la tête pour dire non. Si je n’avais droit qu’à des oui ou à des non, je n’allais pas être très renseigné.
Tant pis. Quitte à être grossier, je tenterais le tout pour le tout.
Je posai la question taboue :
— Vous faites quoi, ici ?
Ils soupirèrent. Celui qui s’avéra leur porte-parole daigna enfin émettre un son :
— Que voulez-vous savoir ?
— Ce que vous voudrez bien me dire.
Silence.
— Vous l’avez vu, ce que nous faisons.
— Vous ne faites rien d’autre ?
Cette fois, mon impolitesse les consterna. Le seul d’entre eux qui parlait me rendit la monnaie de ma pièce.
— Et vous, qu’est-ce que vous faites ici ?
— Je voyage.
— Drôle d’endroit pour voyager. Il n’y a rien à voir dans le coin.
— Ce rien m’attirait.
— Si le rien vous attire, ne vous étonnez pas que nous ne fassions rien.
— Je ne m’étonne pas. Je veux seulement savoir.
— Vous êtes de la police ?
— Non ! C’est de la curiosité.
— Nous, nous vous avons reçu ici sans vous poser de questions.
— Je sais. J’admire beaucoup votre hospitalité. Mais comprenez-moi : je suis curieux.
— Nous pas.
— Cela me rend plus curieux encore. Vous vivez ici, à quatre, depuis longtemps. J’imagine que vous ne voyez pas passer grand monde. Et pour une fois qu’il passe quelqu’un, ça n’a pas l’air de vous intéresser.
— Vous vous trouvez intéressant ? me demanda-t-il sur ce ton de sarcasme nordique que je commençais à identifier à mes dépens.
— Ni plus ni moins que n’importe quel être humain.
— Nous ne trouvons pas que les êtres humains soient intéressants.
— Vous regardez pourtant, des heures durant, des feuilletons qui mettent en scène des êtres humains.
— Ces feuilletons ne sont pas intéressants.
— Alors, pourquoi les regardez-vous ?
— Pour passer le temps.
— N’y a-t-il donc rien d’autre à faire ici ?
— Le jour, non.
J’aurais dû relever. J’eus le tort de m’enfermer dans une précision terminologique :
— Vous appelez ça le jour ?
— C’est l’hiver et c’est le Nord, mais c’est quand même le jour.
— Quand commence la nuit, selon vous ?
— À minuit, dit mon interlocuteur avec une voix dont je ne compris pas la ferveur.
— Eh bien, je me demande ce qu’il vous faut.
Pour moi, dans ce pays, la nuit commence à deux heures de l’après-midi. Ça ne vous pèse pas, cette obscurité ?
— Non.
— C’est vrai que, quand on passe ses journées devant la télévision, on se fiche de ce genre de considérations.
— Si vous le dites.
Sans m’en apercevoir, je me mis à devenir insupportable :
— Comment pouvez-vous vous abrutir pendant des heures devant des feuilletons que vous ne trouvez pas intéressants ? Il y a mieux à faire, dans la vie, vous savez. Je comprends que le froid vous empêche de sortir. Mais vous pourriez vous occuper plus intelligemment. Vous pourriez lire, par exemple. C’est un tel enrichissement. Ou, si vous n’aimez pas lire, vous pourriez écouter de la grande musique. Et si vous aimez tant la télévision, regardez plutôt de bons programmes : des documentaires, des vidéos de films qui en valent la peine. Pourquoi acceptez-vous de vous vautrer devant de telles âneries ? Vous ne semblez pas idiots, pourtant.
D’abord estomaqués, les quatre gaillards éclatèrent de rire devant cet individu qui, non content de profiter de leur hospitalité et de leur poser des questions indiscrètes, se permettait à présent de leur donner des leçons de morale. Je me rendis compte du ridicule de mon attitude :
— Pardonnez-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris.
— Ce n’est pas grave. Vous êtes drôle.
— Je vais vous parler franchement. Dans un ou deux jours, je partirai d’ici et nous ne nous verrons plus jamais. Eh bien, je ne voudrais pas vous quitter sans savoir qui vous êtes. Vous m’intriguez. Nous sommes des êtres humains : c’est un lien suffisant pour que je me sente votre ami. J’ai parcouru un si long chemin pour parvenir jusqu’ici : je ne puis croire que notre rencontre soit insignifiante.
Je me trouvais émouvant. Apparemment, j’étais le seul à le penser.
— Et que voulez-vous savoir, au juste ? dit le porte-parole en soupirant avec lassitude.
— Tant de choses. Si vous exercez un métier ou une fonction. À quoi vous pensez. Quel hasard vous a conduits jusqu’ici. Si vous êtes mariés.
— Vous êtes marié ?
— Non.
— Vous avez une fiancée ?
— Non. Ça alors, mais vous vous intéressez à moi, tout à coup ! Vous allez jusqu’à m’interroger ! Évidemment, dès qu’il est question de femmes… Puisque ce genre de propos vous tient à cœur, je vais vous confier mon secret – j’espère que cela vous incitera à m’imiter. Savez-vous ce qui m’a poussé à venir jusqu’ici ?
— Non.
— Vous allez vous moquer de moi : je suis à la recherche de la dame de mes pensées.
Ils n’eurent pas l’air de comprendre.
— Qui est la dame de vos pensées ?
— Je n’en sais rien. Je ne l’ai jamais rencontrée.
— Vous avez répondu à une petite annonce ?
— Non ! m’écriai-je, effaré de les découvrir si bornés.
— Alors quoi ? Vous êtes venu ici pour trouver une femme ?
— Oui.
Ils éclatèrent de rire. Je me sentis mal.
— Enfin ! Il y a des femmes partout sur terre, et il a fallu que vous veniez juste à l’endroit où il n’y en avait aucune ! Vous êtes fou ! Il fallait aller à Tahiti !
— Je sais. Je suis toujours à la recherche de chimères absurdes, dis-je avec amertume.
— Aucune femme ne voudrait vivre ici.
— Je m’en rends compte.
Je me sentais encore plus grotesque que Don Quichotte qui, lui au moins, était resté dans le Sud : les rêveurs ne devraient jamais dépasser certaines latitudes.
Il y eut un silence prolongé. J’étais incapable de regarder autre chose que mes pieds. Je me disais que le Nord était une terre dure, faite pour des hommes comme mes hôtes, les pieds bien ancrés dans le réel et la tête emplie de soucis matériels. Pourquoi étais-je venu me fourvoyer ici ?
J’en voulus à mort à Schubert, à Purcell, à Gœthe, à Perutz – à ces artistes qui, sans être originaires du Nord véritable, avaient contribué à me bâtir un imaginaire boréal aussi sublime que naïf. Si je n’avais pas tant écouté l’air du « Génie du froid » et « Le Voyage d’hiver », si je n’avais pas tant lu « Le Cavalier suédois » et la ballade du « Roi des Aulnes », plus nocive encore quand Schubert la mit en musique, je n’en aurais pas été là.
N’en déplût à Purcell, il n’y avait pas de génie dans le froid. Il y en avait dans ses opéras, point final. Dans le froid, il y avait la souffrance abrutie des hommes que le gel avait restitués à leur animalité. S’il y avait un génie dans le froid, le fameux air n’eût pas été composé par un Anglais, mais par un Esquimau. Semblablement, s’il y avait eu tant de charmes aux voyages d’hiver, les fameux lieder n’eussent pas été l’œuvre d’un Autrichien, mais d’un Lapon. Les vrais Nordiques, eux, se terraient dans leur demeure pour ne pas s’exposer à ces risques inutiles.
« Aucune femme ne voudrait vivre ici », m’avait dit l’homme. Comme les femmes étaient sages ! Il fallait être idiot pour vouloir habiter ces contrées désolantes et vides.
En un éclair de lucidité, il me sembla entrevoir dans quelles circonstances Purcell avait pu écrire l’air du « Génie du froid » : c’était une œuvre de sortie de banquet. Le meilleur moment de ces atroces festins, pris dans une convivialité forcée et une atmosphère surchauffée, n’était-il pas celui où, après avoir remercié ses hôtes et salué ses compagnons de beuverie, on se retrouvait seul, à l’extérieur, à s’emplir les poumons de l’air glacial de la nuit ? Comment ne pas croire, en cet instant sublime où le souffle et la liberté vous sont rendus, qu’il y a dans le froid la pureté du génie ? Fallait-il pour autant confondre ces quelques minutes avec l’éternité et consacrer aux températures négatives une musique aussi mensongère ?
Mensongère, oui. Quiconque a essayé de dormir en grelottant sait que le froid est la pire des détresses. Et moi, j’avais parcouru des milliers et des milliers de kilomètres, fasciné par ce chant des sirènes boréales, à cause de quelques œuvres de sorties de banquet, écrites par des habitants de pays tempérés.
Je me rappelais aussi avoir repéré, dans une encyclopédie mythique, le nom de plusieurs fées septentrionales qui m’avaient fait rêver. Nul doute, à présent, que ces charmantes créatures étaient nées dans le cerveau d’un type s’enfuyant d’un festin. On ne dira jamais assez le mal causé par les idées trop belles de celui qui s’échappe d’un banquet nocturne. Et moi, j’étais la madame Bovary de ces gens : la victime de leurs trop beaux mensonges.
Mieux valait en rire. Mes hôtes avaient raison.
— Il est 23 heures, dit leur porte-parole. C’est l’heure où nous nous couchons. Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre.
Ils semblaient soudain très heureux. J’avais souvent remarqué que les êtres dont la vie était vide attendaient avec impatience l’heure du coucher, comme si c’était le moment le plus important de leur quotidien, le seul, du moins, où il se passait quelque chose. En ce cas, pourquoi ne se couchaient-ils pas plus tôt ?
Je suivis l’homme qui me fit monter des escaliers et me mena au travers d’un dédale de pièces si semblables les unes aux autres que je me demandais comment il s’y retrouvait. Au terme d’un parcours indéfini, nous arrivâmes dans une chambre aussi insignifiante que les précédentes.
— Voici votre chambre, me dit-il avec une certitude qui m’étonna.
J’eus envie de lui demander à quoi il avait vu que cette chambre était la mienne. Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Mais j’eus le sentiment que cette absurdité ne m’autorisait pas à être indiscret.
Il prit congé sans cérémonie et me laissa seul. La chambre était meublée d’un lit fonctionnel et d’une chaise, point final. Dans un coin, il y avait un lavabo. Les murs étaient blancs et nus. Une fenêtre à double vitrage et aux volets fermés ne laissait rien voir du paysage.
Le lit était fait, le lieu était propre : c’était comme si on avait préparé la chambre. Ce détail m’intrigua. Peut-être l’un des quatre hommes s’en était-il occupé quand je marinais dans la baignoire.
Pourtant, je ne parvenais pas à me départir de l’étrange impression d’avoir été attendu. Je me rendis compte, alors, que je n’avais obtenu aucune réponse à mes questions quant aux éventuelles fonctions de mes hôtes : peut-être tenaient-ils ici un genre d’auberge. À moins qu’il ne s’agît d’un refuge.
J’étais toujours en peignoir. Comme la pièce était bien chauffée, je pouvais me permettre de dormir nu. J’avais emporté mes affaires que je disposai sur la chaise. Ma montre tiendrait lieu d’horloge de chevet.
Je fus soudain pris d’un ardent besoin de me laver les dents : il est vrai que je ne l’avais plus fait depuis trois jours. Nu comme un ver, je quittai la chambre. Je me retrouvai dans une pièce qui donnait sur une pièce qui donnait sur une autre pièce, etc. Un dédale. J’eus la sagesse de tourner les talons et de revenir dans ma chambre : si j’avais continué, je ne l’aurais sans doute jamais retrouvée.
« Tant pis, me dis-je. J’attendrai demain pour leur demander une brosse à dents et du dentifrice. » Quand même, n’était-il pas angoissant de penser que sans l’aide de mes hôtes, je resterais perdu dans ce labyrinthe ? Pourvu qu’ils aient l’idée de venir me chercher, le lendemain matin !
« Bien sûr qu’ils viendront, me rassurai-je. Ils n’ont aucun intérêt à te garder prisonnier ici. » Cette sage considération me calma. Renonçant à mon hygiène dentaire, je me couchai. Le lit était plus confortable que son aspect rudimentaire ne l’avait laissé présager. Je soupirai d’aise. Après avoir passé trois nuits sur mon traîneau, à mourir de froid, se glisser, nu et propre, dans des draps frais et doux, sous une couette épaisse, sur un matelas accueillant, avec des oreillers moelleux – c’était Byzance !
L’inventeur du lit était le bienfaiteur inconnu de l’humanité. Vers 23 h 30, j’éteignis la lumière. Commencèrent les bizarres flux mentaux qui précèdent le sommeil : « Demain, je leur demanderai où est la gare la plus proche, ils ont sûrement une voiture pour m’y conduire, pourquoi est-ce que je ne plais pas aux femmes, je ne suis pas plus moche qu’un autre, je mangerais bien une sole meunière, non mais une sole meunière à cette heure-ci, tu as de ces idées, ce sera bon de se brosser les dents demain, ils sont quand même étranges, ces bonshommes, leurs feuilletons ont dû leur ramollir le cerveau, je suis vraiment trop bien dans ce lit, je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant, non, mon vieux, ça, ce n’est pas de toi… » Après, je ne sais plus.
Il y eut un néant d’une durée indéterminable. Il correspondit peut-être à un endormissement. Je n’en sais rien. Je sais seulement que le miracle eut lieu.
La bise mugissait à travers l’infini enneigé quand je m’aperçus que quelque chose ou quelqu’un était venu me rejoindre.
Je ne sais pas ce que c’était. Je sais que c’était de sexe féminin – n’a-t-on pas tendance à attribuer ce sexe à ce à quoi l’on succombe ?
Cette nuit-là, je compris le sens du verbe succomber. Étais-je dans le sommeil ou l’éveil ? Aucune idée. Je découvris que l’on pouvait, pour le plaisir, approcher la mort.
Ce qui me donna cette volupté trop forte et trop profonde, je l’appellerai fée. C’est plus qu’une commodité de langage. Il n’y a pas de fée. La fée est ce vertige féminin que le destin vous envoie pour vous faire succomber. « Succombe ou meurs », tel est son propos.
Ce fut la nuit la plus sublime et longue de ma vie.
Comme les mots soudain me paraissent grossiers, convenus, bêtes et lourds, quand il s’agirait d’évoquer le contraire ! Il faudrait n’avoir jamais parlé, n’avoir jamais lu, pour que le verbe n’ait pas cet air de déjà vu, pour qu’il ait encore l’éclat tranchant de la lame neuve.
Pourquoi chercher à dire ce qui est de l’ordre de l’indicible ? Peut-être pour me prouver à moi-même que je n’ai pas inventé. Il m’est arrivé de penser que les évangélistes avaient écrit dans ce seul but.
Mon évangile de la féerie cache sans doute une intention confondante de naïveté : faire ressurgir la jouissance par son évocation. Puissent mes pauvres phrases avoir les mains de la fée, pour autant que cette présence nocturne eût des mains, afin de rendre mon corps et mon âme, ma peau et mon sang à cette fulgurance interminable, à cette suavité meurtrière, à cette incandescence boréale, à cette ineffable ivresse de succomber.
Certes, dans les années de vie qui avaient précédé, j’avais connu des femmes et je n’avais pas eu à me plaindre de ce qu’elles m’avaient offert. Mais l’étreinte féerique n’était en rien comparable, qui me propulsait dans des paysages intérieurs et des couleurs mentales dont j’ignorais tout, qui transformait l’architecture de mes os en leur équivalent musical, qui se servait avec science de mes souffrances passées pour jouir plus loin encore, qui dictait à mon cœur le rythme génial du plaisir.
Et cela n’en finissait pas.
***
Il y eut un soir, il y eut un matin.
Je ne sais pas si je m’éveillai. Je ne sais pas si j’étais endormi. Je ne sais pas de quoi j’émergeai. Je sais seulement que je restai quelque temps au lit, stupéfait.
Que m’était-il arrivé ?
Auparavant, j’avais déjà eu des rêves érotiques. Si merveilleux fussent-ils, ils n’étaient pas du même ordre que ce dont je sortais. Loin de moi l’idée de diminuer le pouvoir des songes, mais enfin, ce n’étaient que des rêves. Le sentiment qu’ils laissaient était diffus et donnait envie de sourire.
Là, j’avais envie de hurler. Si j’avais dû me lever, c’eût été pour aller ouvrir la fenêtre et jeter des cris analphabètes dans l’immensité blanche.
J’étais à la fois comblé et frustré – au degré le plus haut.
En temps ordinaire, dans les meilleurs des cas, la jouissance sexuelle satisfaisait – verbe immonde – et apportait le contentement – mot abject, si proche de la réplétion. Combien d’hommes n’ai-je pas entendus dire avec joie : « Faire l’amour, c’est comme un bon repas ! »
De tels propos ne pouvaient que me décourager. Si faire l’amour équivalait à manger, alors pourquoi faire l’amour ?
Je savais à présent que j’avais eu raison d’en attendre davantage. Mais même dans mes espérances les plus folles, je n’avais pas imaginé que l’on pouvait connaître un assouvissement aussi profond du corps et de l’âme : j’étais comblé à en mourir.
C’est précisément quand on est comblé à ce point que l’on en veut encore. Le plaisir de qualité laisse à l’esprit une part de son désir. D’où ma frustration, qui s’accompagnait de cette angoisse : avais-je une seule chance de retrouver une volupté qui m’avait été accordée de si mystérieuse manière ?
Si j’avais connu cette jouissance dans les bras d’une femme, je serais resté éternellement auprès d’elle. Mais là, auprès de qui ou de quoi devais-je demeurer, à quelle condition devais-je satisfaire ? J’étais prêt à tout, absolument tout. Encore fallait-il que la marche à suivre me soit transmise.
Jamais je n’aurais cru que l’ivresse sensuelle pouvait inspirer un tel tourment, une telle panique à l’idée de ne la plus éprouver. C’était une drogue si violente qu’une prise unique avait suffi à me rendre dépendant au degré le plus grave.
Ce miracle avait dû me transfigurer. Je me levai pour aller me regarder dans le miroir qui surplombait le lavabo : mon visage me parut ordinaire.
Je ris : moi et mon romantisme stupide ! Comme si une expérience, si belle fût-elle, avait le pouvoir de changer ma pauvre gueule !
Ce constat me ramena sur terre. Je regardai l’heure : il était 8 h 30. J’ouvris les volets, qui avaient la bonne idée d’être à l’intérieur des fenêtres : il faisait nuit noire sur le paysage enneigé. Il me sembla que c’était le lieu parfait pour ce qui m’était arrivé.
On frappa à la porte de ma chambre. Je passai le peignoir et allai ouvrir : c’était le porte-parole des quatre hommes.
— Heureusement que vous êtes venu me chercher. J’aurais été incapable de retrouver mon chemin jusqu’en bas, avec toutes ces pièces pleines de portes.
— Je sais, dit-il sans me regarder.
Il me conduisit à une cuisine où régnait une odeur de café. Les trois autres gaillards étaient attablés devant des bols et des toasts. Ils me saluèrent d’un vague signe de tête.
Nous nous assîmes avec eux. Mes quatre hôtes mangeaient avec appétit. Je m’aperçus que je crevais de faim. Je mordis dans un toast à la confiture dont le goût banal me parut suprême : je compris alors que la volupté éprouvée cette nuit rehaussait les sensations les plus simples.
Tandis que je dévorais toast sur toast, j’observais le visage des quatre hommes qui mangeaient sans parler ni se regarder : comme ils avaient l’air morne ! Ni malheureux ni las, mais abruti. J’eus envie de rire à l’idée du contraste entre la folle nuit que je venais de passer et leur expression vide.
« Quoi de plus aristocratique que la jouissance ! pensai-je gaiement. Comme il faut plaindre ceux qui, faute de la connaître, la croient basse, animale, ordurière et limitée, quand elle est exactement le contraire ! Cette nuit m’a tellement ennobli que ce matin le monde me paraît fascinant, riche, savoureux, plein ! »
Je ris de joie en avalant une gorgée de café. Ce fut alors que je surpris le regard des autres sur moi. Ils avaient fini leur petit déjeuner et à présent, pour la première fois depuis mon arrivée de la veille, ils me dévisageaient avec curiosité. Était-ce parce que j’avais ri ? Je me sentis rougir et je balbutiai :
— Pardonnez-moi. Je riais parce que…
Parce que quoi, au fond ? Je n’allais quand même pas leur raconter mes extases nocturnes. Je ne trouvai rien à dire et restai bouche bée.
Mes quatre hôtes me contemplaient fixement. Je baissai la tête tant j’étais gêné. Une éternité passa.
Quand je relevai les yeux, ils me regardaient toujours.
Je tentai une diversion :
— Qu’allez-vous faire aujourd’hui ?
— Et vous ? dit le porte-parole.
Encore cette façon de répondre à mes questions par la répétition de ma question !
— Cela dépendra de vous, rétorquai-je.
— Nous aussi.
J’étais bien avancé. Je persistai cependant :